Sermon du pasteur Isaac Munther prononcé à Bethléem             le 23 décembre 2023


Lien de la vidéo en anglais : 

https://bipj.substack.com/p/a-message-from-munther-isaac-three?


Message du pasteur Munther Isaac,

directeur du "Bethlehem of Institute for Peace and Justice",

le 10 octobre 2026


Cela fait trois ans que le génocide à Gaza a commencé. Trois années sombres, accablantes et dévastatrices durant lesquelles nous avons assisté en direct au déroulement d'un génocide. Un génocide dont personne ne peut prétendre ignorer l'existence. Un génocide que le monde n'a pas su arrêter.

Les images de personnes extraites des décombres n'ont pas cessé. Les images de personnes affamées dans des tentes n'ont pas cessé. Les images de corps démembrés, de personnes enveloppées dans des linceuls blancs ou des drapeaux, de funérailles de masse n'ont pas cessé. Les images de parents en deuil, de personnes en larmes, d'enfants orphelins n'ont pas cessé.

Pour nous, Palestiniens, c'est un coup dur, un coup dur à tous les niveaux. La perte est immense. Le moral est au plus bas. Notre foi est mise à l'épreuve. Notre détermination est mise à l'épreuve. Nous parlons de sumud, de constance.

Nous parlons de foi. Mais bien souvent, nous nous demandons si nous possédons réellement ce dont nous parlons.

ON nous a vendu l'illusion de la paix, un soi-disant cessez-le-feu. Mais même depuis, les massacres n'ont pas cessé.

La situation ne s'est pas améliorée. L'aide humanitaire est insuffisante. La famine demeure une réalité quotidienne.

Il n'y a pas de reconstruction digne de ce nom. L'armée israélienne, responsable de ce génocide, contrôle toujours 65 % de Gaza, laissant près de deux millions de personnes assiégées, attendant leur sort sur une superficie de quelques kilomètres carrés seulement, entassées dans un espace surpeuplé sans soins de santé adéquats ni conditions de vie de base.

Les chiffres parlent d'eux-mêmes.

Ces chiffres sont effroyables. J'hésite même à continuer à les partager, car nous ne sommes pas des chiffres. Et même ces chiffres sont inexacts, car nous savons que beaucoup sont encore ensevelis sous les décombres. Nombreux sont ceux qui restent portés disparus, notamment ceux qui sont morts faute de soins, d'assistance médicale, et bien d'autres choses encore.

J'aimerais pouvoir prononcer leurs noms, un par un. J'aimerais que nous puissions nous souvenir de chaque histoire perdue, de chaque rêve brisé.

Et par-dessus tout, il s'agit de populations qui n'ont rien connu de normal depuis des années. Avons-nous oublié le siège qui a précédé la guerre ? Avons-nous oublié les nombreuses guerres qui ont précédé ce génocide ?

Des guerres qui peuvent paraître insignifiantes aujourd'hui en comparaison, mais qui furent elles-mêmes de véritables guerres, terribles. Et puis, par-dessus tout cela, ce génocide.

Quand cela va-t-il cesser ? Quand cette déshumanisation prendra-t-elle fin ? Car nous savons tous trop bien que c'est précisément cette déshumanisation, perpétuée pendant tant d'années, qui a conduit à considérer les habitants de Gaza comme jetables, comme des personnes dont la vie n'a aucune valeur, comme des personnes dont le monde peut se passer.

Mes amis, cela ne date pas d'aujourd'hui. C'est le résultat d'années de déshumanisation, du traitement des Palestiniens, et en particulier des habitants de Gaza, comme des sous-hommes.

Et pourtant, certains nient encore qu'il s'agisse d'un génocide. Combien de rapports supplémentaires seront nécessaires ?

Combien d'études supplémentaires ? Combien d'enquêtes indépendantes supplémentaires ? Combien de spécialistes du génocide supplémentaires ? Combien d'organisations de défense des droits humains supplémentaires doivent encore déclarer qu'il s'agit d'un génocide ?

Quand ceux qui persistent à nier ce génocide seront-ils enfin mis face à leurs véritables intentions et convictions ? Les preuves sont là. Insinuent-ils que tous ces chercheurs, rapports et études sont faux, malhonnêtes ou mensongers ? Même ceux qui proviennent de chercheurs israéliens ? Sont-ils eux aussi antisémites ? Ces négationnistes prétendent-ils en savoir plus que tous ces experts ?

Certains des plus grands spécialistes mondiaux du génocide ont déclaré qu'il s'agissait d'un génocide.

Ceux qui nient le génocide prétendent-ils en savoir plus ? Remettent-ils en question la crédibilité et l'intégrité de tous ces chercheurs ? Est-ce de l'arrogance ? C'est bien plus que de l'arrogance. Cela révèle un profond mépris de l'humanité palestinienne. Nier le génocide est en soi une atteinte à notre humanité.

Peut-être refusent-ils tout simplement d'admettre leur propre culpabilité. C'est peut-être pour cela qu'ils refusent de parler de génocide.

Mes amis, nous vivons des jours sombres, des temps terribles. Les criminels de guerre sont encore considérés, voire glorifiés, comme des artisans de paix. Ils restent impunis. Le génocide est devenu la norme, il est accepté. Ceux qui l'ont commis n'ont pas eu à répondre de leurs actes. Ce sont principalement les mouvements citoyens qui continuent d'exiger des comptes, tandis que les gouvernements restent passifs.

Ce n'est pas seulement honteux. C'est effrayant.

Dans quel genre de monde vivons-nous ? Un monde où règne non seulement un profond mépris pour la vie humaine, mais aussi un racisme profondément enraciné.

Et nous préparons le terrain pour de futures atrocités. Car si le génocide est normalisé ici, il peut l'être ailleurs.

Pourquoi avons-nous établi ces conventions internationales ? Pourquoi avons-nous des droits de l'homme ? Ont-ils seulement une importance ?

Gaza a en effet mis en lumière l'hypocrisie de notre monde, son double discours et, surtout, sa faillite morale. C'est cela, plus que tout autre chose, que Gaza a révélé.

Bien sûr, il y a eu le 7 octobre. Et certains continuent de nous demander : Qu'en est-il du 7 octobre ?

Mes amis, nous avons au moins la décence morale de rester cohérents et de dire : bien sûr, nous condamnons le meurtre de civils innocents. Bien sûr, nous condamnons l'enlèvement d'enfants. Nous sommes restés constants sur ce point, tout comme nous avons toujours insisté sur le fait qu'expliquer le contexte ne revient pas à justifier les actes commis.

Nous avons maintes fois souligné les dures réalités qui ont créé une situation explosive. Nous l'avions vue venir. La situation était tout simplement intenable. Mais expliquer ces réalités, ou même affirmer le droit des peuples à résister à leurs occupants, ne doit jamais être interprété comme une justification des événements. Chaque vie compte. Chaque vie est précieuse aux yeux de Dieu, qu'elle soit israélienne ou palestinienne.

Et à ces amis qui continuent d'utiliser le 7 octobre pour justifier tout ce qui s'est passé depuis, je demande : quelle est votre vision morale du monde ? Quelle morale vous permet de croire que l'on peut venger la mort de 1 000 Juifs en ôtant la vie à 100 000 Palestiniens ?

Si vous croyez encore que ce qui s'est passé depuis le 7 octobre constitue une réponse légitime aux événements du 7 octobre, alors vous n'avez aucune crédibilité morale. Vous êtes moralement indigne. Vous êtes raciste. Soyons francs et appelons un chat un chat.

De plus, pourquoi êtes-vous resté silencieux pendant toutes ces années de massacres, d'oppression et de déshumanisation des Palestiniens avant le 7 octobre ?

Je le dis depuis des années : nous perdons toute crédibilité morale lorsque nous protestons contre le meurtre d'un groupe de personnes, même lorsqu'il s'agit de notre propre peuple, tout en restant silencieux face au meurtre d'autres groupes.

Le 7 octobre fut une journée horrible. Mais soyons réalistes : ce génocide n'est pas apparu de nulle part ce jour-là. Avons-nous oublié la Nakba ? Avons-nous oublié ce qui se passe actuellement en Cisjordanie ?

Le monde va-t-il enfin écouter les dirigeants sionistes lorsqu'ils parleront ouvertement de leurs intentions ?

Et puis il y a eu la réaction chrétienne.

Et il y a encore ceux qui, même après toutes ces années, après trois ans de plaidoyer, après que la réalité ait été mise au jour, n'ont pas changé. Oui, beaucoup ont changé, mais beaucoup n'ont pas changé.

Oh, que nous avons souffert ! Que ce drame nous a profondément affectés, nous, chrétiens palestiniens ! Nous avons été anéantis de constater le nombre de chrétiens, de toutes confessions confondues, qui ont soutenu, justifié ou gardé le silence face à ce génocide.

Nous avons beaucoup écrit à ce sujet. Le double discours. Condamner une forme de violence tout en gardant le silence sur une autre. Combien se sont contentés de répéter les discours sionistes pour expliquer cette guerre ? Et combien ont utilisé la Bible pour la justifier ?

Mon Dieu ! Ce génocide, cette guerre, ont mis en lumière le lien terrifiant entre le christianisme occidental, le pouvoir et la violence. C'est effroyable.

Cette soif de pouvoir, appelons-la par son nom, cette soif d'étendre notre empire, de dominer, de montrer notre force en tant que chrétiens, d'écraser nos adversaires.

Ce ne sont pas là des attitudes chrétiennes. Non ! Elles sont à l'opposé des enseignements de Jésus. Comme nous, chrétiens, avons déshonoré Jésus et ses enseignements !

C'est pourquoi nous avons insisté sur le fait qu'il s'agissait de la crédibilité de notre témoignage chrétien en tant que chrétiens palestiniens. Nous avons insisté sur le fait que ce qui était en jeu, c'était ni plus ni moins que la crédibilité même du témoignage chrétien.

Le sionisme chrétien est une perversion de l'Évangile. C'est aussi simple que cela.

Et j'ai dit que Gaza était devenue la boussole morale de notre monde. Et c'est bien le cas.

Tout au long de cette guerre, les chrétiens palestiniens se sont exprimés. Lisez les ouvrages. Lisez le document Kairos II. Mitri Raheb a abordé la question de la théologie post-Gaza. En effet, nous avons besoin d'une théologie post-Gaza. Et j'ai affirmé que Gaza est devenue la boussole morale de notre monde. C'est indéniable.

Gaza a divisé le monde. Et Gaza continuera de mettre à l'épreuve la conscience des églises et des chrétiens.

Et oui, je sais que d'autres ne se sont pas suffisamment exprimés, ou pas avec assez de force. Je le sais. Et oui, je sais que beaucoup se sont exprimés. Je sais que de nombreuses voix juives et musulmanes se sont élevées, tout comme celles des athées. Oui, je le sais.

Mais soyons réalistes, mes amis. Soyons honnêtes avec nous-mêmes.

Nous n'avons pas réussi à empêcher un génocide.

Est-ce par impuissance ? Ou par manque d'engagement, de témoignage prophétique, de courage et de coordination ? Avons-nous exercé suffisamment de pression pour isoler Israël et lui imposer des sanctions ? Avons-nous au moins sérieusement tenté d'enrayer le flux d'armes vers Israël ?

Je crois sincèrement, et j'espère de tout cœur, que ces questions nous hanteront tous pendant des années. Car non seulement nous n'avons pas su empêcher un génocide, mais nous avons, une fois de plus, laissé l'idéologie religieuse et la théologie se rendre complices de ce même génocide.

« Plus jamais ça » n'est plus qu'un slogan vide de sens. Force est de constater que « plus jamais ça » est devenu « encore une fois ».

Bien sûr, pourquoi pas ? Blâmons les victimes. Blâmons les colonisés. Blâmons ceux qui vivent sous le joug depuis des années. Blâmons ceux qui ont subi l'apartheid.

Je ne veux plus entendre parler de « plus jamais ça ». Et je ne veux certainement plus que l'Occident nous donne des leçons sur les droits de l'homme. Vous n'avez ni la décence morale ni la crédibilité pour le faire. Et ici, je parle précisément des gouvernements et des décideurs.

Parce que nous avons entendu les voix de la rue. Nous les avons entendues. Je les ai vues. J'y étais. Et nous regrettons tous de ne pas en avoir fait plus, de ne pas en avoir fait assez.

Nous en serons tous transformés. Soyons réalistes. Plus jamais nous ne serons les mêmes.

Pourtant, je crois encore que nous nous en remettrons. Je crois encore, grâce à ma foi, que le dernier mot ne saurait appartenir au mal, à l'empire, à la mort et au génocide.

Et je dois l'admettre, oui, il est difficile de s'accrocher à cette conviction. Il est difficile d'espérer. Pourtant, nous continuerons d'espérer contre toute attente, car nous sommes au pays de la résurrection et parce que nous croyons que la justice triomphera en fin de compte.

Et même en ce qui concerne la petite communauté chrétienne de Gaza, qui a subi des pertes si dévastatrices, surtout compte tenu de sa taille, nous devons garder espoir.

La semaine dernière encore, deux chrétiens ont été tués dans leur sommeil, alors qu'ils ne représentaient absolument aucune menace. Car, semble-t-il, Israël considère la vie des Palestiniens comme négligeable. Soyons honnêtes ! Allons !

Le théologien palestinien Yousef al-Khouri a parlé d' ecclésiocide : le meurtre ou la destruction de l'Église, en tout ou en partie, ou le fait de lui infliger un préjudice grave.

Al-Khouri écrit : « Si certaines parties de l'Église mondiale se sont élevées contre les souffrances des Palestiniens, une réponse plus large et plus décisive est nécessaire pour lutter contre l'ecclésiocide en cours. »

Alors même que nous reconnaissons que la communauté chrétienne de Gaza est menacée d'extinction, pouvons-nous encore oser croire qu'un témoignage chrétien y subsistera ? De même que nous osons croire que Gaza renaîtra de ses cendres ?

Voici notre combat aujourd'hui : garder espoir, conserver la conviction que nous nous en sortirons, et résister, en nous-mêmes, à la tentation de désespérer et de capituler.

Ces trois dernières années ont été éprouvantes. Nous continuerons de prier, de supplier et de plaider notre cause. Je vous invite à vous joindre à nous.

Seigneur, ayez pitié.

Seigneur, arrêtez ce génocide.

Seigneur, éveille la conscience des dirigeants du monde.

Seigneur, suscite davantage de chefs religieux et de croyants issus de toutes les traditions religieuses.

Seigneur, réveille ton Église.

Unissons-nous dans la lutte contre toute tyrannie, injustice et massacre de masse, où qu'ils se produisent.

Amen.